Partager l'article ! A Nicolas Pauyo Lettre No 5: Sociologue, Docteur en médecine États-Unis Monsieur, Je ...
Sociologue, Docteur en médecine
États-Unis
Monsieur,
Je vous ai déjà envoyé une note au sujet de votre article “Réhabiliter le paysan haïtien”. Huit mois après, je vous fais parvenir ma position définitive sur le sujet.
Vous devez savoir qu’après chaque voyage au pays, j’éprouve du mal à me replacer dans ma peau. La migration est-elle la cause de cette longue étourderie?
J’ai laissé Haïti étudiant, pour y revenir vingt ans après. En explorant les matières académiques, arpentant les couloirs universitaires où l’on coudoie tout type de race, j’ai perdu de vue la scène nationale. Malheureusement, mes voyages sucessives n’ont pas contribué à cette intégration voulue. En un mot, j’ai perdu la notion du temps et la logique des événements. On dirait que mon époque, ce qui me rattache au Temps a cédé.
Je soulève ce point, car la connaissance constitue une forme d’interprétation de la réalité, pour la placer dans son contexte historique, sociale et académique. En outre, notre perception reflète notre niveau de compréhension et d’intérêts pour l’objet observé.
Le savoir exige des exercises mentaux, bond imaginaire qui nous place dans le passé où le futur. Mais quand le corps se déplace aussi, l’esprit et lui doivent finalement se rencontre à l’endroit convenu. Soumis au décalage, cette retrouvaille arrive parfois sur des jours de retard après maintes difficultés.
Je vous parle d’un phénomène intéressant, un double voyage à la suite duquel, l’être disloqué peine à se recouvrer.
Mon voyage est marqué de violence, de déchirement, de contraste, bouraque qui me plonge dans une méditation pathétique.
Pour comprendre ce phénomène, vous devez savoir que le dossier national ne figurait pas dans mon agenda, quand j’ai quitté le pays en 1987. Par la suite, voyant la barque de la nation en dérive, j’y prête mes services, par fierté ou amour-propre. Car, il me serait impossible de gérer la crise morale qui affecte le monde moderne sans prodiguer les premiers soins à ma société; simple question d’éthique dont nos plus grands érudits, semble-t-il, ne sont conscients.
Sur ce point, je crois ma mission nationale achevée, maintenant puis-je me permettre de contribuer à l’évolution de la connaissance, ma vocation initiale?
En 2008, j’ai présenté à Port-au-Prince le Guide de la Réforme haïtienne, suivi d’une conférence de presse. C’est à la lumière de mes propositions de Réforme générale que je compte commenter votre article.
On ne peut pas adresser le problème de notre paysannerie sans tenir compte de notre gestion politique. Sinon, nos plus grands efforts ne suffiront pas pour nous éloigner de la problématique haïtienne.
Dans Le Guide de la réforme haïtienne, je propose une réforme agraire. Celle-ci ne se confine pas à la culture, mais prend en compte tout ce qui a trait à la campagne, soit le « relèvement du monde rural ». L’agriculture doit être organisée, des subventions et prêts doit être accordés à ce secteur, en outre le paysan doit être intégré dans la grande famille haïtienne.
Dans notre croyance, la paysannerie est un monde maudit et ceux qui en sort renient souvent leurs origines. Conscient de ce problème, j’ai pris soin de détacher la campagne des villes. Pour sauver le pays, il faut rendre la “campagne autonome”, avec son économie, ses services en tenant compte de ses besoins sociaux. Mais pour y parvenir, il faut opérer la décentralisation. Cette réforme est impossible sans un programme de décentralisation politique.
La Réforme générale n’est autre qu’une modernisation de l’État, une restructuration bureaucratique. Ainsi, il faut créer des instances ayant pour vocation de gérer le dossier de la paysannerie. Par cette approche, j’ai pu contourner la problématique haïtienne, ce mal qui hante nos intentions.
Comme tant d’autres, vous avez plaidé en faveur de la paysannerie en restant dans la limite de la théorie. Non seulement, vous vous tenez hors de toute forme d’engagement, vous conférez aussi à l’État, cette instance démissionnaire de faire avancer ce dossier.
Au début de ma lettre, perdu dans une interprétation métaphysique de la connaissance, j’ai omis la thèse du conflit. Tous les grands penseurs et créateurs de l’histoire ont milité contre un système ou une situation générale. Ce qui donne une assise morale à leurs œuvres.
Si notre société souffre d’une absence d’autorité morale, que les clowns rampent dans la sphère stratégique de notre nation, c’est que les nobles citoyens refusent de s’engager dans le processus de transformation et de développement de leur patrie.
L’art est un engagement absolu devant soi et envers la cause. Nous devons cesser de dénoncer pour prendre une part active dans le chantier national.
Rony Blain
New York 30 janvier 2012